Des spectres, oui, qui ne tardent pas à se montrer.
Damon Albarn (le taulier du groupe, monsieur Blur, monsieur Gorrillaz, monsieur brit-pop, quoi), le beau Paul Simonon (monsieur « Guns Of Brixton »), le simple Simon Tong, ancien guitariste de The Verve (qui avait déjà collaboré au paravent avec le patron pour l'aventure Gorrillaz, ndlr), Tony Allen (ex-Fella Kuti), batteur aussi minimaliste que sautillant et léger, « pionnier de l'afrobeat », comme disent les journaux musicaux snob, ainsi qu'un claviériste/programmateur additionnel (James Dring) entrent au pas de course au centre du magnifique vestige romain (« What a beautiful place », dixit Damon, à plusieurs reprises au cours du set), sous les acclamations du toujours chaleureux public des Nuits De Fourvière. Le noir est décidément le code sémantique, le vêtement le plus clair que l'on peut voir sur scène, mis à part le couvre-chef blanc du batteur noir, est porté par le guitariste : c'est un costume deux pièces gris sombre. Le big band londonien est donc prêt à sévir.
Damon se plante devant son pied de micro, droit comme un chanteur de brit-pop, un chapeau haut-de-forme vissé sur le crâne. Derrière lui, au fond, est suspendue une immense fresque dessinée au fusain. C'est Londres. Pas le Londres de Kate, branché, chic, propre, bien pensant, non, celui des chansons de The Good, The Bad And The Queen, le Londres ouvrier, de béton et d'acier, grisâtre, poussiéreux, neurasthénique. De temps en temps, Damon va se poster à l'orgue, mais pas si souvent qu'on pourrait le croire. A vrai dire, il jouera presque autant de ce petit piano buccal à deux octaves, qui gémis quand on souffle dedans. Les chansons s'enchaînent rapidement, on parle peu.
A mesure que la nuit avance, Damon se débride, il s'agenouille, parcourt la scène les bras levés, tel un shaman mélomane invoquant des esprits que lui seul connaît. Une vraie complicité semble s'être forgée entre lui et Paul Simonon, félin parmi les corneilles. Le survivant du Clash bondit de partout. De sa bouteille de whisky posée à proximité de son ampli aux chaises des demoiselles chapeautées, aucune parcelle de la scène ne lui échappe. Sa basse est sanglée mais on se demande bien à quoi ce lambeau de cuir lui sert, toujours à se balancer dans le vide. Car le Paul Simonon ne trimballe pas sa basse tel un phallus de bois et de plastique comme le fait le commun des bassistes, non, la basse de Paul est une demoiselle délicate que l'élégant punk emmène danser sur des pistes sinueuses. C'est un grand Paul Simonon que nous avons ce soir, qui ne fait plus de doubles croches mais qui cisèle la clé de Fa, cette clé si souvent maltraitée par des bassistes rock qui ne savent plus jouer autrement que comme Dee Dee Ramone. On entend peut Simon Tong, il est là, c'est tout, il joue ses arpèges, boit de temps en temps un coup dans un grand verre rempli d'une substance provenant probablement de la bouteille que Paul monopolise. Tony Allen est vraiment un drôle de batteur. A vrai dire, on a parfois l'impression qu'il fait –presque- n'importe quoi, qu'il décide au dernier moment quelle cymbale titiller. Mais ce joyeux bonhomme bedonnant frappe toujours juste.
Quel étrange groupe, tout de même. Car pour un assemblage d'écorchés du rock, de la pop, du reggae africain et du punk, ce groupe frappe par sa cohésion, la complicité et l'entente qui règne entre les musiciens. La musique de The Good est sombre, complexe, mélancolique –et c'est peu dire- mais terriblement attendrissante, parfois presque étonnamment énergique. On se surprend de temps à autres à danser. La froideur de l'orgue et de la voix grésillante de Damon, la lugubre guitare épurée redondante de Simon contrastent avec la chaleur d'une basse presque reggae (on connait la fascination de Paul pour cette musique) et d'une batterie légère et insouciante.
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Le concert dura un peu plus d'une heure. Il finit d'ailleurs étrangement, après un faux rappel (le groupe était partit mais le quatuor de cordes était toujours là...). Un étrange rappeur obèse barbu déguisé dans un premier temps en mollah (il quitte rapidement le grand foulard et le chapeau rond pour laisser place à un T-shirt XXL et mettre une casquette) vint déglutir une suite continue de mots arabes et tenter de faire bouger les bras du public de haut en bas. Oui oui, comme dans un concert de hip-hop. On saisit peu l'intérêt, on doute que le public de The Good soit arabophone ou même amateur de mauvais rap... Mais bon, cette petite fausse note ne parvient pas à noircir le souvenir que chacun qui a des oreilles et des yeux aura de ce concert. Alors comme souvent après un concert des Nuits de Fourvière, on s'en va de là en se disant que rien de mieux n'aurait pu arriver à ces vestiges romain.
(n.b.: la photo n'est pas de moi -exeptionnellement)


